ARBRUN Clément
(3/08/1993)

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Le très prometteur et passionné Clément Arbrun s'est très longuement et avec beaucoup d'humour, livré à nos questions sur le cinéma, la critique et bien sûr Brazil.

Comment êtes vous arrivé dans le monde de la critique cinématographique ?

Première question qui me pousse d'emblée à préciser une petite chose : je suis encore étudiant, avec tout ce que cela implique (disques d'Offspring diffusés en boucle, cocon familial, posters de Justin Bieber, rebelle-attitude pathétique, etc). Mon arrivée soudaine et surprenante dans le monde (à double-tranchant, aussi séduisant que désagréablement surprenant par moments) de la critique cinéma fut plus un coup de chance qu'autre chose. A mon humble avis. Disons que pris d'un élan d'audace (et sûrement de prétention, mais également de passion, donc tout est pardonné !) j'ai, un beau matin, contacté monsieur Christophe Goffette. A l'époque, j'étais fan absolu de la revue Brazil2 (le cinéma sans concessions). Je dévorais tout, de A à Z. Et malgré le dézingage souvent gratuit de films qui me tenaient à cour (Spielberg/Steak et plein d'autres), je continuais à suivre la progression du magazine avec appétit. Un canard de passionnés, assurément. Avec plein de mots partout, plein d'images, et même des mots qui parvenaient à former des phrases, parfois. De l'éclectisme, de la mauvaise foi, une interview carrière de Philippe Clair comme de Boorman, du bis baveux comme de l'auteurisme maladroit, les papiers délirants de Lemaire mêlés aux critiques joliment enthousiastes d'une Alexandra Louvet survoltée.et un état d'esprit, un vrai. C'est ce qui m'a plu aussi. Christophe m'a donc dit « oui », après quelques mois d'harcèlement intensif et autres implorations (mais pas de menaces de mort). Pour un dingue de cinéma, ce fut comme un vou impossible exaucé d'un seul coup. Il n'y a rien de mieux que de partager sa passion tout en se sachant écouter, d'entrer dans ce qui semble être « la cour des grands », cour jusqu'alors trop lointaine, refusée. Une porte d'entrée vers la maturité, en quelque sorte, et la découverte d'un milieu jusqu'à alors fantasmé. Le début d'un chemin que j'espère encore très long !

Comment se passe votre collaboration dans Brazil ?

Dernièrement, je m'occupe plutôt des critiques dvd, mon statut de provincial m'empêchant d'avoir accès aux projos. J'écris depuis maintenant deux bonnes années pour Brazil. Deux années où j'ai pu toucher à pas mal de choses différentes : la rédaction des critiques dvd qui se doivent d'être plus courtes et concises, de plus grands papiers, et la première rencontre magique avec un artiste (en l'occurrence, un rencontre auditive, pour le coup, soit un échange téléphonique avec Quentin Dupieux). La ligne éditoriale de Brazil est une diagonale élastique, bien que le mag ait plutôt perdu son aspect fanzine des débuts, désormais. Beaucoup plus d'actualité qu'avant. De ce fait, le choix de gros papiers de fan ou la mise en place de gargantuesques dossiers ne se fait plus aussi facilement : l'important, aujourd'hui, est de suivre l'actu. Mais malgré tout, quelques rédacteurs, bien que traitant de divers pans du septième art, se retrouvent couramment à parler de films qui leur parlent directement. Suite à un papier sur l'ouvre de Kevin Smith, on me demande de causer de son dernier film, sachant que les connaissances de son cinéma me sont plutôt acquises. C'est une démarche logique : le critique le plus attaché à un genre en parle, assurant ainsi des papiers avec un maximum de fond. C'est le cas pour les papiers passionnants du prof Thibaut, sorte d'encyclopédie humaine du cinéma bizarroïde, et homme d'une gentillesse rare qui plus est (barbu, en plus). Julien (Leimdorfer) est un dingue du cinéma de Wilder, de Murnau, des grands classiques, il critique donc les ressorties de chez Carlotta (par exemple) chaque mois. Jerome Anfré, lui, est davantage doué pour parler de l'animation, et Cédric Janet, des films avec des fermiers qui boivent du bon vin.
Pour ma part, j'aime tout. Tout m'intéresse. J'ai autant envie de dévorer du Truffaut que du Mattei, en passant par Lynch et Verhoeven, Gilliam (of course) et Godard, Haneke et Pecas, Lustig et Carax. Dès qu'on se découvre une passion, il faut l'alimenter, chaque jour, sinon elle meurt. Le Cinéma est un trésor, c'est un Art riche qui mène à tout, à la peinture comme à la littérature. Cela implique une certaine curiosité et un vrai travail, travail d'écriture intensif et travail de visionnage (mais c'est cela qui est jouissif.), travail d'analyse comme de lecture, un apprentissage constant. Donc oui, être critique, c'est un vrai métier. On y rencontre des gens merveilleux, fascinants, sincères, mais on y croise aussi l'arrogance, le retournement de veste, la prétention, le mépris, le cynisme, l'opportunisme écourant. Peut-on en vivre, dans ce cas ? Bonne question. J'aimerais vraiment avoir la réponse sous les yeux. Ne vit-on pas mieux sa passion quand elle reste.une passion ? D'autant plus qu'il est difficile d'en vivre ? En somme, s'il y a bien une chose que ce milieu amène, c'est la lucidité. Comme passer de l'enfance à l'âge adulte, et élargir chaque jour son champ de vision. Il y a dans ce milieu, trois mille anecdotes, plus ou moins sympathiques et agréables à entendre, ou juste terribles, que l'on découvre un peu au hasard chaque jour. Cela fait parti du jeu. Certaines nouvelles jusqu'à alors ignorées vous dégoûtent de tout, certains événements vous poussent à bout de nerfs, vous laissez tout tomber et jurez de ne plus y revenir, tout déçu de comprendre que ce n'est pas votre place. Le lendemain, vous êtes redevenu enthousiaste à bloc, animé par un désir puissant de tout voir et de tout découvrir. La petite différence avec la plupart de mes connaissances cinéphages, c'est que, dans mon cas, ma progression en tant que critique est liée à mon évolution en tant qu'individu. Le parcours d'un cinéphile qui devient rédacteur, et surtout, le parcours d'un gosse naïf qui devient un adulte. Bref.Brazil, sans conteste, a changé indéniablement mon existence.

C'est différent que votre contribution dans Versus ?

Versus. un fanzine que je trouvais admirable, très classe, soigné. Mais suite à un malheureux différent avec les responsables de la revue, j'ai cessé d'y contribuer. J'aimerais beaucoup en rediscuter avec eux, pour m'expliquer. J'ai seulement contribué au magazine par l'apport d'une critique dvd. La différence était plutôt notable : le rédacteur en chef discutait du papier avec celui qui l'avait écrit, ce qui ne se fait pas a Brazil. C'est une manière de faire qui est très juste. Le critique se sent plus confiant, il sent qu'il y a de la relecture derrière, des conseils précieux qui l'aident dans la construction de son papier. La différence de points de vue permet de re-travailler ses papiers, de rendre le tout plus fluide. Au final, au bout d'un moment, la relecture est un outil essentiel pour faire progresser le rédacteur, et peu à peu, ce dernier parvient à proprement rédiger ses articles lui-même. C'est comme faire du vélo : quelqu'un doit gentiment vous pousser, et après, ça vient tout seul ! Le reste, c'est de l'initiative personnelle. L'étape Versus a changé ma manière de voir les choses, j'en garde un goût amer dans la bouche, même si cela m'a permit d'échanger avec de véritables passionnés.

Vous avez écrit pour d'autres revues ou fanzines de cinéma ?

Je compte prochainement écrire pour une revue que je trouve très intéressante : Manivelle . La couverture du numéro deux (avec cette tagline du feu de Dieu : Vie et mort de George Lucas : 1977-1977.rires) m'avait diablement enthousiasmé. Je me suis alors juré d'écrire dedans. Lionel (Grenier), le rédacteur en chef, a déjà écrit deux livres, sur Lucio Fulci et Leos Carax. Cela donne une idée de la richesse et de l'éclectisme d'une telle revue, n'est-ce pas ? Ainsi, Manivelle est une autre découverte.encore. Le nombre incroyable de fanzines me pousse de plus en plus à l'écriture. Derrière les fanzines se cachent souvent des gens d'une grande sympathie, et cela vous met en joie de contribuer à leurs zines. De toute manière, l'écriture et le visionnage intensif cinéphagesque est une drogue pure et dure. J'ai envie d'écrire jusqu'à en mourir. Et écrire pour tout, rencontrer tous les passionnés de France et de Navarre, je suis empli de motivation pour cela, c'est la passion qui me fait respirer et me permet de m'exprimer. C'est grâce à deux passions datant de la plus lointaine enfance, l'écriture et le cinéma, que j'en suis finalement arrivé à parler à de merveilleuses personnes, des braziliens, des internautes, journalistes divers, un bon groupe de passionnés en qui j'ai pleine confiance. Voilà ce qu'apporte positivement le milieu de la critique cinéma.

Vous collaborez à des blogs (cineklectic.wordpress.com, Cinémotif.fr.). C'est un 'format' qui offre moins de contrainte que la presse (délais d'impression) et plus de réactivité grâce aux commentaires? Pensez-vous que le rôle d'internet et de ses blogs a-t-il un effet sur l'esprit de la critique? Le développement d'internet est il un frein, un complément, une opportunité marketing ou la fin des revues papiers?

Le nombre incroyable de blogs a un effet complexe sur le milieu de la critique cinéma. La critique meurt, avec ce flux incroyable de billets d'humeur virtuels, car l'analyse, l'esprit critique, se retrouve la plupart du temps vulgarisé, et le rôle majeur de la critique cinéma en vient à être sous-estimé, avec tous ces forums d'où découle des opinions primaires, confuses et mal rédigées. Et renier le rôle du critique ciné, c'est une grossière erreur ! Mais dans un autre sens, certains sites/blogs sont très bons. Ce qui fait du développement d'Internet autant un frein qu'un complément concernant les revues papiers, c'est que promouvoir son zine sur le Net est une évidente source d'efficacité (rapidité et immensité de la toile). Mais face au caractère onéreux de la presse papier et au succès de sites style allociné, beaucoup préféreront la forme du webzine.
La presse papier, pourtant, est bien plus agréable au toucher, l'aspect organique de la chose a beaucoup de charme. Pour ma part, je prends beaucoup de plaisir à contribuer aux sites comme Cinémotif, j'ai une totale liberté d'écriture, et le format des critiques m'oblige à être le plus concis possible. Cinéklectic est un webzine que je trouve frais et riche, à suivre définitivement, j'y écrit à l'occasion. Concernant les bons sites, on peut citer L'Ouvreuse, webzine dynamique nourri par les analyses/coups de gueule d'internautes très actifs. Un zine toujours en phase à l'actu, et qui exprime une interprétation de la critique à la Rafik Djoumi. Rafik Djoumi, Arnaud Bordas, Stéphane Moissakis, Yannick Dahan Julien Dupuy, voici quelques journalistes qui m'ont aidé, indirectement, par leurs papiers, à poursuivre dans ma voie. Ce qu'ils écrivent me parlent car leurs ambitions paraissent claires : proposer une masse d'infos au lecteur, plein de matière, bosser son papier de manière à ce que le lecteur apprenne, découvre...
je suis assez touché par la conception du critique/journaliste ciné a la Djoumi: un échange de balle. Quand on parle d'un film, quand on débat ou qu'on analyse, ne pas se définir maître de la science infuse mais "proposer un chemin"...ou mener le lecteur plus loin. Lui parler d'un film, le mener vers d'autres films, ailleurs. N'est il pas plus intéressant, quand on pense au lecteur, de parler du film, peut être pas pour ce qu'il est selon notre opinion, mais ce qu'il a été à l'époque, ce qu'il voulait dire pour ceux qui l'ont fait ? Privilégier le fond, dire des choses utiles, intéressantes, faire des recherches. Le sentiment d'apporter quelque chose au lecteur permet-il (peut-être) de ne pas tomber dans le fantasme du faiseur d'opinion ?...
Evidemment, je ne parle pas de pure branlette, au contraire, juste d'échange entre le lecteur et le critique. Moi, c'est ce que j'aime. Quand on me parle de Bay, (perso, je suis pas fan), si on me dit juste "c'est de la merde, scénario pourri" ça, je le sais déjà, et je pense pareil. Bien sûr, c'est pas Schrader au scénar ! mais si on m'explique autre chose, soudainement. Si on me dit "ce film, c'est l'apogée de la destruction. le thème général, c'est la destruction, la régression, a coups de langage beauf poussé à son paroxysme, d'explosions outrancières, d' humour potache à souhait, mais c'est ce que le spectateur vient chercher quand il entre dans la salle". Là, ça me parait plus réfléchi: on parle du film pour ses intentions, pour ce qu'il est explicitement. On dit "j'aime pas" ou "j'aime" mais on prévient le lecteur des intentions du film: ce n'est pas du Godard ! Il est, dans ce sens, essentiel de savoir pourquoi on va voir tel film. Rafik Djoumi m'a initié à l'analyse filmique, Stéphane Moissakis à la décomposition technique et significative de la mise en scène, et Yannick Dahan, premier grosse découverte en terme de critique cinéma, m'a appris que l'on pouvait accorder autant d'importance à un nanar de Steven Seagal qu'à un Spielberg. En somme, c'est bien cela, la richesse du cinéma. D'où, depuis, mon unique mot d'ordre : on se doit de tout voir. Ce qui ferait presque un bon titre d'édito

Quelles revues (de cinéma) lisez-vous actuellement ? Comment les trouvez-vous ?

Je lis Brazil. Très bonne revue, j'espère y écrire un jour. Malheureusement, mon style maladroit, ma prose hésitante, et surtout ma fausse modestie, me ferment d'emblée la porte de ce magazine. Un jour, je le jure, je contacterais Christophe Goffette, sortirais la brosse à reluire, et ferais tout pour écrire dans ce magazine. Et qui sait, peut être Brazil me conduira vers d'autres horizons ? Jolie happy-end en vue, non ? Impossible. Goffette est trop conscient de la folie de la chose pour m'engager. Tant pis, autant ne rien tenter.

Quels sont vos projets pour cette année ?

Trouver une place dans un magazine, et un autre, et encore un autre. Parler de cinéma, manger cinéma, mais également.réussir à être payé pour ce que je fais, ce qui ne semble pas facile.sans perdre pour autant ma sincérité. Chose difficile. Sinon, j'aimerais bien écrire pour le webzine Gizmo INC, étant un fan de Joe Dante. Et puis, rencontrer Christophe Goffette un jour, mais il faudrait que je lise un peu Brazil avant. Une bonne revue, j'espère, parce que bon, c'est pas donné. Comment ? Seulement 4,50 euros ? Et en plus, c'est bénévole ? Ah, bah ca va alors ! On peut en commander de vieux numéros, et il y a deux séries ? N'en dites pas plus, j'achète illico. Alexandra Louvet écrit dedans ? C'est vrai ? Génial, alors, merci encore.
Mes projets, dans cet ordre, sont : voir des films, écrire dessus, partager, rencontrer encore plus de passionnés que je ne connais que virtuellement, et, au final.rester dans ce milieu. Je ne me lasserais pas des surprises de l'instant, mauvaises comme merveilleuses. Et tout me reste encore à découvrir. Elle est pas belle, la vie ? Brazil.lalalalala.

Propos recueillis par JLuc G, en mars 2011
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