Youri DESCHAMPS
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C'est avec beaucoup de lucidité sur l'avenir des livres (support papier) vis-à-vis des 'contenus internet' et une véritable passion qu'il diffuse au sein de diverses structures (ciné-clubs, Formation à l'image auprès des collèges et des lycées....) que Youri Deschamps (rédacteur en chef d'Eclipses) a répondu à mes questions.

Pendant vos années d'étude, vous n'avez jamais écrit dans des fanzines?

Bien qu'elle ait été pensée comme une revue dès l'origine, Eclipses a d'abord paru sous la forme d'un Fanzine, entièrement conçu et rédigé par un groupe d'étudiants en Lettres Modernes et en Arts du Spectacle à l'Université de Caen ; groupe d'étudiants qui constitue toujours l'actuel comité de rédaction, ce depuis presque 15 ans (la revue va en effet fêter ses quinze années d'existence en février 2009, avec son 45ème numéro).
Au départ, Eclipses était une revue trimestrielle qui traitait de l'actualité des sorties en salle, sous un angle esthétique et analytique. Nous choisissions ce qui pour nous constituait le meilleur du cinéma, et l'on consacrait des articles de plusieurs pages à chacun des films inscrits au sommaire. Puis, dès la seconde année de parution, nous avons commencé à publier des dossiers qui traitaient d'un cinéaste, d'un genre, ou bien d'un thème, tout en consacrant toujours une large partie de nos colonnes à l'actualité. Cette formule hybride a été maintenue jusqu'en 1999.

En 1994, vous prenez la direction de la revue ECLIPSES. Quels changements avez-vous apportés?

C'est évidemment lorsque la revue se " professionnalise " que les changements les plus importants interviennent.
Dès 1997, nous savions pertinemment que nous ne pourrions pas continuer très longtemps en la qualité de simples amateurs. Pour que la revue puisse se développer, il fallait obligatoirement qu'elle soit diffusée sur tout le territoire national et dans les pays francophones frontaliers, qu'elle affermisse sa ligne éditoriale et qu'elle adopte une périodicité plus adaptée à son contenu et à ses ambitions intellectuelles.
Nous avons donc fait le choix d'une parution bimestrielle (deux volumes par an) et d'un format monographique : depuis 2000, chaque numéro d'Eclipses est désormais consacré à un seul sujet (un cinéaste, un thème, etc.) et tente par ses choix de répondre aux carences de l'édition spécialisée (nous avons ainsi publié le premier ouvrage en langue française consacré à Jim Jarmusch, Michael Cimino et Gus Van Sant notamment).
Cette formule nous a permis de pérenniser notre titre et d'affirmer notre identité par rapport aux autres publications périodiques consacrées au cinéma. L'exigence et la constance de la revue Eclipses attirent aujourd'hui de plus en plus de lecteurs et de collaborateurs de qualité, issus d'horizons aussi divers que variés.
Bien que l'équilibre financier de notre structure associative soit toujours remis en question à chaque parution (qui constitue toujours en soi un pari), nous avons néanmoins su bâtir notre petite place au sein du paysage éditorial spécialisé (et, en temps de crise, nous prions pour que cela dure !).

Parlez nous de votre participation dans la collection CINEMACTION ?

Ma formation d'enseignant m'a amené tout naturellement à lire CinemaAction, et plus tard à y écrire (par l'entremise de mon maître de recherche d'alors - René Prédal -, qui a dirigé et dirige toujours bon nombre de volumes de cette collection). Depuis, j'y écris sporadiquement, en fonction des sollicitations des coordinateurs et des sujets proposés, dans la mesure du temps libre dont je dispose.
C'est une collection de qualité, qui aborde des sujets variés sous des angles pluriels, et je regrette vraiment qu'elle soit désormais beaucoup moins bien diffusée que par le passé.

Une dizaine de vos articles sont parus dans POSITIF (entre 1998 et 2007) ? Quels souvenirs avez-vous de cette collaboration ?

J'ai grandi " cinéphiliquement " avec Positif d'abord et avec les Cahiers du cinéma ensuite. Positif a toujours été pour moi " La " revue de cinéma. J'aimais beaucoup les articles de synthèse et les dossiers - toujours très clairs et précis -, dans lesquels j'apprenais beaucoup de choses. J'ai commencé à lire Positif lorsque j'étais adolescent, au milieu des années 80. Ciment, Carrère, Vitoux, Masson, Cieutat, Eyquem, Legrand (pour ne citer que les noms de ceux qui me reviennent immédiatement à l'esprit) ont été mes " critiques de chevet " pendant longtemps.
C'est via leurs textes que je suis devenu cinéphile et que j'ai commencé à m'intéresser à l'histoire du cinéma et à la critique de film. Et puis il y a eu deux livres fondateurs me concernant : le " Hitch-book " de Truffaut et un excellent essai de Michel Ciment, " Les Conquérants d'un nouveau monde ", sur le cinéma américain, que j'ai dû lire au moins quatre fois en moins d'un an !
Pour ce qui concerne mes collaborations à Positif, c'est Vincent Amiel qui m'a d'abord invité à y écrire, à l'occasion d'un dossier consacré à Leo McCarey et à l'issue d'une discussion à bâtons rompus après un débat sur John Cassavetes (qu'il animait). Evidemment, pour moi, c'était la meilleure nouvelle de l'année ! Depuis, j'ai effectivement publié une petite dizaine d'articles dans Positif, toujours dans les dossiers. Mes collaborations sont très épisodiques (un article par an, en moyenne), mais j'aimerais bien sûr qu'elles soient beaucoup plus régulières (mon agenda n'est cependant pas toujours de cet avis, malheureusement ! Ce que je regrette beaucoup).

Le rôle assigné à la critique a t'il évolué (but, moyen, influence…)? Comment le percevez-vous ?

C'est un très vaste débat ! Pour faire court, je dirai ceci : le rôle de la critique a sans aucun doute évolué mais il s'est surtout déplacé je crois. A la base, il y a essentiellement une fonction de prescription (quels films il faut aller voir, et pourquoi) ; désormais, la critique endosse une fonction d'éclairage, voire de décryptage, en tous cas " d'accompagnement " du spectateur contemporain, souvent perdu dans l'arborescente forêt des images. Et puis surtout " La " critique, cela n'existe plus depuis longtemps déjà : " les " critiques s'adressent désormais à des groupes socioculturels constitués, qui se reconnaissent dans la plume et les idées de tel ou tel rédacteur, en fonction de son appartenance à un média donné. L'influence actuelle de la critique est donc très " segmentée " (à l'image de notre société).
Mais pour ce qui concerne la majorité des spectateurs, je crois qu'ils se fichent totalement de la critique (ou des critiques), qu'ils ne lisent d'ailleurs jamais… Face à la " promo de masse généralisée ", le jugement critique est désormais minoritaire et ne cible plus que des " niches ".

Le rôle d'internet et de ses blogs a-t-il un effet sur l'esprit de la critique ? Le développement d'internet est il un frein, un complément, une opportunité marketing ou la fin des revues papiers ?

Les " blogs ", c'est déjà en train de s'essouffler semble-t-il. Il y a eu, c'est vrai, un véritable engouement pour ce nouveau moyen d'expression, aujourd'hui en nette perte de vitesse (l'effet de mode s'estompe, sans doute). Entre 2003 et 2006, on a vu fleurir quantité de blogs consacrés au cinéma, mais sur le nombre, peu d'entre eux étaient vraiment intéressants.
En matière de sites dédiés à la critique de cinéma, Critikat.com est pour moi celui qui propose les meilleurs textes écrits pour le web, avec Fluctuat.net, que je lis également très souvent. L'atout majeur de ces deux sites, c'est d'être très réactif sans toutefois transiger sur la qualité des contenus (en cela, ils font figure d'exceptions).
Pour revenir au phénomène des blogs, cela a au moins permis de prendre conscience des forces et des faiblesses des publications instantanées et dématérialisées. De mon point de vue, le principal atout d'Internet constitue aussi sa principale limite. Tout un chacun peut ainsi s'improviser critique ou historien du cinéma et écrire ce que bon lui semble, quand bon lui semble et selon une fréquence libérée de toute contrainte éditoriale ou économique. Ce qui est évidemment très bien, mais comporte également certains risques, qui concernent notamment l'exactitude et la fiabilité des données publiées. En effet, parmi la masse de pages immédiatement accessibles et toujours plus importantes, comment juger de la fiabilité de telle publication électronique, quand il suffit bien souvent " de vouloir publier pour pouvoir le faire " ?
Qui décide de la valeur ou de la pertinence des contenus, si ce n'est seulement le rédacteur lui-même ? Pour la majeure partie des sites consacrés au cinéma (et le site Cadrage.net reste sur ce point une exception), c'est là une différence notable par rapport à la presse imprimée, qu'elle soit scientifique ou non. L'absence de tout " filtre " d'évaluation en amont, comme un comité de lecture ou un comité de rédaction par exemple, tend a dévaluer et à banaliser le contenu de nombreux sites ; contenu que l'on retrouve d'ailleurs parfois à l'identique d'une adresse à l'autre, avec les mêmes erreurs et les mêmes approximations, qui prolifèrent alors de page en page… et gagnent ainsi le statut de vérité partagée ! (" puisque c'est écrit - qui plus est si c'est repris un peu partout -, c'est donc que cela est vrai… " Inutile donc d'aller chercher plus loin ou de vérifier quoi que ce soit : réflexe désormais courant de bon nombre d'étudiants pour lesquels Internet constitue la seule source documentaire…). Bien sûr, je schématise, mais c'est tout de même un point essentiel, qui fait que les contenus de l'Internet ne sont pas équivalents à celui d'une revue ou d'un livre ou par exemple, pour lequel l'auteur a dû travailler en étroite collaboration avec un rédacteur en chef, un éditeur ou un directeur de collection, et s'accorder à leurs exigences légitimes.
Majoritairement, un site Internet est rédigé en solitaire - ce que n'a fait qu'accroître la prolifération des Blogs (même s'il y en a de très bons, comme " Contrechamp " par exemple, mais qui a lui aussi cessé de paraître). Au contraire, l'élaboration d'une revue imprimée est un travail de groupe, où les idées sont testées, élaborées et affûtées au contact (parfois houleux, mais toujours profitable) de ceux qui composent ce groupe. " Un sommaire " par exemple, c'est une idée qui circule pour trouver sa forme ; c'est aussi un tout qui excède l'ensemble de ses parties ; chose que l'on trouve assez peu dans les multiples publications virtuelles.
Et puis, pour finir, se pose avec l'Internet la question de l'archive : qu'adviendra-t-il de tous ces contenus une fois que les serveurs seront tombés ? Un livre ou une revue sont des objets que les bibliothèques, les institutions et les particuliers acquièrent et conservent, leur assurant ainsi une pérennité sur le long terme, et par là la possibilité de leur transmission.

Vous êtes impliqué dans la formation à l'image auprès des collèges et des lycées. C'est une expérience enrichissante ?

Oui, c'est une expérience très enrichissante et constamment renouvelée. Les enseignants qui suivent ces programmes et ces formations font d'eux-mêmes ce choix de " travailler plus " pour apporter plus de diversité culturelle dans leurs classes et pour éveiller les esprits critiques.
A mes yeux, et compte tenu du contexte actuel, cet engagement des enseignants constitue un authentique acte militant et fait preuve d'une implication sincère (assortie pourtant, il faut bien le dire, d'une importante charge de travail supplémentaire).
Pour toutes ces raisons, le public de ces stages compose à chaque fois un auditoire de choix, captif autant qu'actif, au contact duquel j'apprends beaucoup.

Propos recueillis par JLuc G, en novembre 2008
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